Une fois par mois, nous donnons la parole à de jeunes artistes sous le format d’une interview.
Ce format a pour objectif de donner aux jeunes artistes un espace de discussion et de partage de leurs productions, mais aussi de faire découvrir au public leurs parcours & leurs démarches artistiques. Ce mois-ci, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Juliette, artiste peintre et étudiante à la Cambre à Bruxelles.
Hello Juliette, tout d’abord, pourrais-tu te présenter brièvement ?
Je m’appelle Juliette Kovács. J’ai 24 ans, je suis née dans un hameau du Sud-Ouest de la France, mais j’habite en Belgique depuis mes 6 ans. J’ai suivi une formation à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, où j’ai obtenu mon bac. Je suis actuellement en M1 à La Cambre et je reviens d’un Erasmus de six mois à Genève. Ma pratique s’articule depuis deux ans autour de la peinture, après une formation en dessin et en gravure.

Si tu devais définir ton travail en trois mots, lesquels choisirais-tu ?
Hybride, Nostalgique, Brut.
Ton travail repose sur deux concepts clés. Tu peux nous en dire plus ?
Oui, bien sûr. L’un des axes principaux de ma pratique, c’est l’hybridation de la mémoire. Je m’intéresse à la façon dont des images collectives — comme des extraits de films, des jeux vidéo ou des dessins animés —, une fois passés par le prisme de notre mémoire, finissent par se mêler à nos souvenirs intimes. Ces images extérieures deviennent presque personnelles, comme si elles faisaient partie de notre propre vécu. Ce phénomène influence notre manière de nous raconter et crée des mythologies partagées. C’est fascinant de voir comment cette colonisation de nos imaginaires façonne de nouveaux langages hybrides, universels, un peu comme ce qu’on observe avec les mèmes aujourd’hui.

Shield Z² Acrylique, encre et huile sur toile Châssis asymétrique 39x42cm, 2024
Ce qui m’intéresse dans le travail sur la mémoire, c’est la manière dont les éléments fictifs et réels se superposent et s’imbriquent, en comblant partiellement les lacunes ou en permettant de « flouter » certaines zones sensibles.
Je pense que ce thème de la mémoire est récurrent dans mon travail, lié à mon histoire personnelle, mais aussi au fait que nous sommes une génération témoin d’énormément de bouleversements sociétaux, et qu’il me semble que la nostalgie est parfois à la fois un remède et un outil d’ancrage précieux dans une réalité à laquelle on a peur de se confronter.
Quel est ton lien avec le numérique, et pourquoi est-il important dans ta pratique ?
Comme je le disais, je suis née dans un petit hameau du Périgord, isolé, de 30 habitants, où il n’y avait, pour ainsi dire, rien à faire à part être dehors. Le numérique, au sens large – la télévision et les jeux vidéo –, représentait autant une fenêtre sur le monde qu’un outil d’émancipation.
C’est un monde presque disparu pour moi, mais je suis convaincue que cette expérience, celle de pouvoir incarner ou m’identifier à différents personnages et avatars, notamment féminins, a été déterminante pour l’artiste et la personne que je suis aujourd’hui.
Ce qu’on a déjà vu ne pourra plus jamais être perçu de la même façon. Tu es d’accord avec cette idée ? Et comment, selon toi, les souvenirs d’images numériques évoluent-ils avec le temps ?
Bien sûr, je rejoins cette idée. Le regard est influencé par un contexte, et la mémoire est malléable. Je pense que chaque nouvelle lecture se charge d’une nouvelle strate de sens. On peut utiliser ces relectures pour mobiliser et créer de nouvelles perceptions. D’ailleurs, de la même façon, les supports numériques ne sont pas inaltérables. On le sait, et on a tort de reposer autant dessus aujourd’hui. Finalement, tous ces systèmes sont assez fragiles.

D’où viennent les images avec lesquelles tu travailles ?
Avant de peindre, il y a un vrai procédé d’archivage d’images. J’ai beaucoup travaillé avec des captures d’écran de jeux vidéo, mais j’ai vite trouvé ça limitant, bridant. Je me rends compte qu’au-delà du jeu lui-même, ce que j’aime dans ces images de films et de jeux, c’est qu’elles sont démocratiques et populaires. Aujourd’hui, mes sources sont beaucoup plus variées, et j’utilise énormément Internet. Avec les forums, 4chan, et aussi Pinterest, qui est moins « trié », tout est mélangé, tu peux tomber sur de vieilles images d’archives à côté de travaux d’artistes. J’aime bien ce chaos, mais jamais Instagram.
Juste avant que Skyblog ferme, j’ai fait tout un travail sur les blogs d’amour. J’en ai fait une édition qui s’appelait « Let Me Show U How Much I Love You ». C’est un peu comme ça que toute ma collection d’images a commencé.
J’aime qu’il y ait des images qui se rencontrent, qui n’auraient pas dû s’associer, et qui créent une étrangeté, ou parfois un résultat plus loufoque.
Les travaux que tu nous as partagés incluent beaucoup de sujets de montagnes et de fleurs, mais un fil conducteur semble être ce jeu avec ce « flou » ?
Ce qui m’intéresse, c’est lorsque ce que l’on ressent d’une image diffère de ce que l’on voit, quand il y a une double lecture. Comme lorsqu’on regarde de vieilles photos de famille avec ce filtre “gloss” sur le papier photo : il y a comme une distance entre notre œil et l’image que l’on observe.
C’est cet espace intermédiaire qui m’intéresse. De la même façon qu’un zoom sur les pixels d’une image numérique la rend totalement abstraite, je trouve qu’il y a une certaine poésie là-dedans. J’ai beaucoup utilisé l’aérographe pour sa fidélité à ces moments intermédiaires, pour la retranscription de captures d’écran, la distance qu’il apporte et pour la correction que l’œil tente d’opérer lorsqu’il voit une image floue, en essayant d’assimiler une forme à quelque chose de connu, un peu comme dans une peinture abstraite.

J’aime beaucoup une interview du LaM de Luc Tuymans où il répond à cette question en disant : “Parce que je ne suis pas un putain de naïf”, et je pense qu’il a raison. L’art, et particulièrement la peinture, est peut-être aujourd’hui le seul terrain où l’on peut réellement avoir une discussion avec soi-même, s’identifier, introspecter.
Et la peinture, au-delà du fait qu’elle est presque aussi vieille que l’homme, c’est aussi une fenêtre sur le passé : même après des siècles, on peut imaginer, en regardant une peinture, où l’artiste se tenait, quel geste il a fait, avec quelle rapidité il travaillait… Je pense que c’est essentiel et le médium d’introspection le plus honnête.
Quels outils utilises-tu pour peindre ?
C’est une approche pluriscalaire. J’aime intégrer des éléments numériques directement sur la toile, que ce soit par transferts ou sérigraphie. Je travaille aussi avec l’aérographe, ainsi qu’avec l’acrylique ou l’huile, mais seulement lors de mes bons jours.
Il y a quelque chose de déroutant avec l’aérographe, car il “efface” presque la signature de l’artiste. On ne perçoit plus vraiment la main de l’homme, et c’est déstabilisant, presque indécent, surtout dans un monde où l’IA existe. Je trouve ça très puissant.

Utilises-tu différentes techniques ?
Oui. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas simplement de restituer une image, mais d’en extraire les symboles, de récupérer des reliques et de les transposer dans un langage plus subjectif. En ce moment, je me réconcilie avec l’huile, on verra où cela me mène.
Comment tu navigues entre ces deux dimensions dans ton travail ? À quel moment cette transformation t’intéresse-t-elle ?
Ce que j’aime, c’est quand plusieurs types d’images se rencontrent. C’est précisément le fait que ce soit compliqué à comprendre qui m’intéresse, et ces mises en relation seraient plus à aborder comme des pop-ups ou des images parasitaires. Je pense au travail d’Albert Oehlen, dans sa série avec les affiches publicitaires et ses gros coups de pinceaux en 2009. Il arrive à naviguer entre ces deux types d’images sans tomber dans quelque chose de lyrique, au contraire, ça ressemble à un champ de bataille.

Quelle est la rencontre avec l’image qui t’a le plus touché ? Inspiré ?
C’est une bonne question. Je pense que c’est une construction, j’ai du mal à tirer une image précise… mais en tout cas, la rencontre avec l’image : la télé, assurément, et récemment, en peinture, la série Scry de Rachel Rossin. Ça m’a fait une claque !
« Je pense qu’une peinture marche quand elle te donne envie de te mettre au travail. »

Y a-t-il des artistes ou des œuvres qui t’ont particulièrement marquée ?
La vidéaste Rachel Rose, le cinéaste Jonathan Vinel – intelligent d’efficacité. Turner, ça me fait le même effet à chaque fois.
Si tu ne pouvais choisir qu’une seule peinture pour représenter ton travail, laquelle ce serait et pourquoi ?
Si je devais choisir une peinture, ça serait la première que j’ai fais en sortant du dessin, en 2023.
Elle est très importante pour moi, parce que j’avais l’impression d’avoir passer des mois dans le brouillard, en sentant qu’il y avait quelque chose qui clochait dans mes dessins, puis d’un jour à l’autre, j’ai fais cette peinture en 2 jours, et je me rappelle m’être sentie vraiment libérée et m’être dis: ok là, tu es sur quelque chose. Je pense que c’est pour ces moments là que j’ai choisie d’être artiste.

As-tu des envies ou des projets pour explorer d’autres médiums ou disciplines dans le futur ?
Je suis passée par plein de médiums et de chemins, et la peinture, c’est la rencontre de ma vie. Je pense que je ferai ça jusqu’à ma mort.
Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
Plein d’expositions !
Merci à Juliette d’avoir accepté notre invitation, vous pouvez retrouver son travail sur son compte Instagram @julkovv