Une fois par mois, nous donnons la parole à de jeunes artistes sous le format d’une interview.
Ce format a pour objectif de donner aux jeunes artistes un espace de discussion et de partage de leurs productions, mais aussi de faire découvrir au public leurs parcours & leurs démarches artistiques. Ce mois-ci, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Eve, peintresse et étudiante à l’Arba-ESA à Bruxelles.

Hello Eve ! Merci d’avoir accepté notre invitation. Avant d’entrer dans le vif du sujet, comment te présenterais-tu à quelqu’un·e qui découvre ton travail pour la première fois ?

Bonjour, je m’appelle Eve et je suis peintresse, étudiante en dernière année à l’Arba-ESA, je vis et travaille à Bruxelles.

Eve Vilain dans son atelier, 2026

Peux-tu nous raconter ton cheminement avant que la peinture ne devienne ton mode d’expression principal ?

Avant de peindre, je dansais.

Je suis diplômée du conservatoire de Tours, j’ai suivi une formation de deux ans à Bordeaux, puis j’ai mené des projets en duo ; nous proposions des pièces chorégraphiques et des performances. À côté j’ai eu quelques expériences en collectif, mais ce n’était pas toujours évident, en fait de plus en plus je me rendais compte que c’était la pratique de l’improvisation qui me correspondait le mieux, c’était là que je me sentais la plus juste. Alors, plus tard, j’ai voulu développer un projet solo : c’est véritablement ce travail-là qui m’a mise sur la voie de la peinture. 

Je voulais absolument voir les traces de ma danse apparaître. Pour cela, je m’étais entourée de papier et de fusain, tout se passait au sol, j’improvisais et des traces apparaissaient. Très vite, la danse en elle-même s’est atténuée. J’ai acheté du matériel de peinture, pinceaux et acrylique pour commencer. Après deux ans à tâtonner, je me suis inscrite à L’Arba-ESA.

Sans titre, 70x50cm, acrylique sur coton, 2025 © Eloïse Brunet

Quel est ton rapport avec l’art ? Quel est ton plus vieux souvenir en rapport avec celui-ci ?

À l’époque, je ne connaissais absolument rien de la peinture. Au conservatoire j’ai eu quelques cours « d’histoire de la danse » où rarement on nous montrait des tableaux. 

Ma famille n’est pas du tout branchée art contemporain. Ma mère m’a toujours dit adorer l’art expressionniste allemand, sans jamais me montrer un ou une artiste. 

Je viens d’une petite ville dans le Poitou-Charentes. Vers mes dix ans, j’ai passé une semaine à Paris chez mon grand frère et sa compagne. Tous·tes les deux dessinaient beaucoup à l’époque, mon grand-frère voulait publier une BD, et malgré la petite taille de leur appartement, il y avait un immense bureau rempli de matériel de dessin qui prenait beaucoup de place. Ça sentait l’encre de chine, c’est un souvenir très fort.
Après cette semaine passée chez elleux, j’ai commencé à tenir des carnets de dessins, mais en cachette. J’avais trop honte de montrer quoi que ce soit à qui que ce soit. 

Eve Vilain dans son atelier, 2026

Concernant la couleur, mes souvenirs les plus forts sont sans doute liés à la musique. Je me revois, accompagnée de mon iPod, faire défiler en aléatoire les albums téléchargés. Les pochettes s’affichaient sans suite logique, j’ai l’impression que ça disait quelque chose de la musique que j’écoutais (du rock expérimental et du punk) et de la personne que je devenais. C’est un vrai souvenir d’ado, mais quand je me vois peindre à l’atelier aujourd’hui avec la musique dans mon casque, je me dis que les choses n’ont pas tellement changé !

Et puis il y a les flaques. Chez mes grands-parents il y a un étang près duquel j’ai passé énormément de temps. C’est plus un petit marécage qu’un lac idéalisé, mais depuis toujours j’y passe des heures à regarder tout ce que je peux, de la faune à la surface qui bouge et ce qu’il s’y reflète à l’intérieur : le ciel, les branches, leurs ombres, les oiseaux qui tracent leur chemin dans tout ça. Au même moment que je réalisais mes premières peintures, j’ai commencé à passer du temps dans la maison d’enfance de mon compagnon, près de la mer. Les flaques là-bas m’ont profondément marquée, ce sont des creux rocheux dans lesquels l’eau reste enfermée lorsque la mer se retire. Devant ces flaques, j’ai une sorte de vertige, je me trouve face à un monde miniature qui a sa propre organisation, ses propres lois et une vie entre ses couches, le fond, les algues, la roche, la surface… un peu comme un tableau.

Sans titre, 50x40cm, huile sur lin, 2026

Qu’est ce qui t’a donné envie de faire de l’art ?

En parallèle de mes premières expériences picturales, j’ai vu deux expositions qui m’ont marquée, je pense pour toujours. 

La première, c’est celle de René Daniels au Wiels. J’étais étonnée qu’une peinture puisse être aussi « en mouvement ». Par exemple, il y avait la chaussure d’un personnage, peinte en deux coups de pinceaux, une ligne noire, une ligne blanche sur un fond blanc-gris. Je m’étais dis que je n’avais jamais vu des lignes aussi libres et aussi vives. Ça résonnait fort avec la musique que j’écoute.

Et puis il y avait toute cette série des « papillons » ou plutôt de salles d’expositions vues en perspective. C’était très beau, ça m’a touchée. C’était plus silencieux que les autres peintures de l’exposition, et je trouvais que la différence qui pouvait exister au sein d’un même travail, réalisé par la même personne était très forte. Je me souviens m’être dit « ah oui, on peut faire comme ça ! ».

René Daniels, zebra (mooie tentoonstellingen), 1985

Quelques temps plus tard, ce sont les tableaux de Walter Swennen que j’ai découverts. Le mouvement, qui avait pu me plaire chez René Daniels, prenait ici une toute autre tournure ; ce sont cette fois-ci les visiteur∙euses qui le créaient, en se penchant pour inspecter toutes les parcelles de la toile. J’étais débutante dans l’art de regarder les tableaux, et je me demandais bien ce qu’il se passait. Alors, j’ai imité et à mon tour je me suis penchée pour regarder, timidement d’abord. Sur une tranche, j’ai vu pleins de couleurs insoupçonnées et aussitôt je me suis sentie récompensée de cette chorégraphie.

Il y a un tableau, qui m’a particulièrement marquée, il semblait être à mi-chemin entre le tableau d’école et le drapeau pirate. Je me souviens de l’avoir regardé longtemps, me demandant quelle couche était venue en premier. Je tentais de deviner laquelle passait devant l’autre, mais chaque fois que quelque chose de l’ordre de la certitude se formulait, au même moment un détail me faisait comprendre que je m’étais trompée et que je pouvais recommencer depuis le début. Ça m’a donné une très forte envie de peindre, pour comprendre.

Walter Swennen, Announcement of Edward Teach, 150x170cm, oil on canvas, 2020

Comment as-tu commencé à peindre ?

Avant de commencer mes études à l’arba, je peignais au sol sur du papier ou des trucs plats trouvés, comme des planches ou du carton.

À l’Arba, j’ai commencé à véritablement entrer dans la matière. J’ai développé un système de peinture qui consiste à tendre des toiles à même le sol, elles sont non enduites et plus grandes que mon corps. Je les superpose les unes sur les autres, si bien que toute la matière et les gestes que je dépose sur la toile du dessus, se répercutent sur les toiles du dessous, la matière passe au travers du tissu, de toile en toile, se sédimente pour finalement s’imprimer, par résidus. 

Ce système, je lui ai spontanément donné le nom de lasagne. Ça aide bien à se faire une image : couche de tissus, couche de peinture, couche de tissus, couche de peinture … 

Plus tard vient un moment où je défais le dispositif, la matière s’arrache, je peux alors travailler sur chaque toile. Je veille à ce qu’elles soient autonomes et indépendantes les unes des autres. Une fois, le travail terminé, je tends la toile sur son châssis, et c’est à ce moment-là qu’elle connaît pour la première fois la verticalité.

Sans titre, 205x150cm, acrylique sur coton, 2025 © Eloïse Brunet

Récemment j’ai commencé à travailler tout autrement, et j’ai été la première surprise ! Je peins désormais sur des toiles enchâssées que je prépare à la colle de peau, j’utilise de la peinture à l’huile et grâce à cela j’ai un sentiment de liberté renouvelé. Je crois que j’ai pu me sentir restreinte avec l’acrylique, qui parfois lorsque je voulais faire de fines couches translucides, finissait par faire un brouillard opaque.
Avec l’huile j’ai un appétit de textures et de couleurs qui ne fait que se décupler, la sensation est très différente aussi.

Dans tous les cas, je reste une improvisatrice ; tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, je ne l’ai jamais imaginé et encore moins prévu. Je dirais que mes tableaux ne s’élaborent pas, mais plutôt qu’ils émergent. Je n’ai jamais en tête l’image finale, alors je considère que chaque tableau qui se fait est comme un jeu, ou comme une énigme à laquelle il ne faudrait surtout pas chercher la solution la plus immédiate. 

Sans titre, 200x145cm, acrylique sur coton, 2026 © Eloïse Brunet

As-tu des influences particulières qui nourrissent ta peinture ?

Je regarde beaucoup de peintre·esse·s. En ce moment, c’est Carole Vanderlinden qui a une place toute particulière, je regarde son travail depuis que je peins, et récemment j’ai eu la chance de faire mon stage à ses côtés. Puis, je dirais : Isle D’Hollander, Richard Aldrich, Raoul de Keyser, Peter Shear … Et tant d’autres.

En fait, même chez les peintre·esse·s que j’aime moins, je trouve toujours quelque chose qui m’intéresse. La peinture s’articule toujours autour de choix, et quand je dis que je regarde les peintre·esse·s, ce sont les choix que j’essaie de déceler : une ligne qui s’arrête, une couleur qui passe par-dessus une autre, un effacement … Évidemment, j’interprète, car tout n’est pas visible. Mais plus je regarde un·e artiste, plus j’ai l’impression de me familiariser avec ce qui pourrait être de l’ordre de ses décisions et c’est très inspirant pour ma peinture.

Pourrais-tu décrire ton travail en 3 mots ?

Bonjour je peins.

Sans titre, 120x100cm, acrylique sur coton, 2025 © Eloïse Brunet

Pourquoi tu ne donnes jamais de titre à tes peintures ?

Cette question a longtemps été dilemme. En fait ça m’embête de « coller » du langage sur les tableaux, là où je voudrais qu’entre le tableau et la personne qui le regarde ce soit une histoire sans mot. 

Lorsque je peins, je ne crois pas avoir une pensée littéraire ou poétique.

Les mots sont puissants, ils sont vecteurs de pleins de choses et j’ai peur qu’en nommant un tableau, il se mette tout à coup à ne plus refléter qu’une seule image à cause de son nom, alors que justement ce que j’aime dans la peinture, c’est quand les interprétations sont ouvertes.

Je changerais peut-être d’avis avec le temps, parce que « Sans titre » c’est lassant, mais pour le moment je fais avec cette convention.

Peux-tu nous parler d’une toile importante pour toi ?

Il y en a une qui est importante pour moi et que j’ai terminée en janvier. C’est une toile de transition, ou de rencontre plutôt. Il s’agit de la première toile que j’ai commencé à l’acrylique et ai terminé, ou plutôt résolue à l’huile.
C’est donc la première toile, de grand format, que j’ai commencée au sol mais où la dernière couche, d’huile, est faite à la verticale. 

Sans titre, 190x139cm, huile et acrylique sur coton, 2026

On construit vite des habitudes, mais en sortir c’est autre chose. C’est l’histoire de cette toile, qui allie le côté magique et routinier qui entoure ce système de peinture au sol que j’ai développé, avec une ouverture vers des gestes verticaux que je continue de découvrir aujourd’hui.

Y a t-il une œuvre en dehors de la peinture qui t’a marquée ?

Il y en a pleins. Parmi elles il y a l’œuvre d’un musicien qui compte beaucoup pour moi, il s’appelle Pumice. Il a beaucoup d’albums, beaucoup de morceaux, mais il ne faut pas que j’en dise trop, autrement l’interview va durer des heures !

Pour résumer, ce qui est important et ce qui me touche chez lui, encore une fois c’est quelque chose de l’ordre des décisions, ou de rejouer les choses chaque fois différemment. J’aime les détails, minimes, qui font que sa musique est « bancale », et le fait qu’il ne se limite pas à un seul style. Ses chansons sont très différentes les unes des autres.

Aussi c’est quelqu’un qui vit en Nouvelle-Zélande, terre d’eau et de montagnes, j’ai l’impression que ça s’entend vraiment dans ce qu’il fait. Les titres et les paroles évoquent des paysages, il y a des chansons pour les crabes, d’autres pour les renards, il répète des noms de couleurs, il parle de ses ami∙es… C’est de l’anglais, je ne comprends pas tout, mais voilà, sa musique résonne fort en moi.

Sans titre, 200x139cm, acrylique sur coton, 2025

Quel est le meilleur (ou le pire) conseil qu’on t’ait donné et qui a changé ta façon de créer ?

Le meilleur conseil, je pense que qu’il concerne le passage à l’huile. Ça fait deux ans, plus ou moins, que mes deux professeurs en parlent lorsqu’ils voient ma peinture, mais comme je suis lente et têtue, je ne percutais pas du tout.

Il a fallu que l’un d’eux me mette en main des tubes d’huile, me montre deux trois trucs, m’installe un chevalet et me dise « allez, c’est parti maintenant », en me regardant faire : j’étais hyper gênée.

Mais ça a été très important. J’ai l’impression qu’en une vingtaine de minutes, il a fait avancer ma pratique de quelques années, ça m’a complètement donné un nouvel élan, mille fois merci à lui.

Sans titre, 80x60cm, acrylique et gouache sur coton, 2022 © Eloïse Brunet

Comment te situes-tu dans ce milieu qu’est l’art contemporain ?

Je suis une femme, bientôt diplômée, donc une jeune artiste. Et ma pratique, c’est la peinture. 

Afin de vivre de son art, à priori, il faudrait rencontrer ce milieu de l’art contemporain, je ne sais pas encore ce que je peux espérer de ce monde là. Et s’il n’y a pas de rencontre, y’a t-il une vie artistique possible en dehors de ce milieu ? 

Dans deux mois j’aurais terminé l’école, c’est un moment que j’attends avec beaucoup de hâte, bien que ce soit un peu effrayant aussi. Mais voilà, je vais continuer ma route de peintresse tout en lui restant fidèle, c’est comme ça que je me situerais n’importe où.

Sans titre, 125x100cm, acrylique et oil stick sur coton, 2022 © Eloïse Brunet

Qu’envisages-tu à la fin de tes études ?

Je suis très enthousiaste à l’idée d’articuler ma vie autour de la peinture, maintenant il va falloir voir comment.

La première urgence sera de trouver un atelier. Un atelier où je serais bien, avec des ami∙es ce serait super, et puis je l’espère, rencontrer de nouvelles personnes. Je veux continuer à développer ma peinture, et la montrer.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Autant de joie que de peinture ! Ça c’est pour toute la vie, mais autrement, pour les prochains mois, peut-être souhaitez-moi d’être prise en résidence quelque part ?

Où pourra-t-on découvrir ton travail prochainement ?

Alors, très bientôt c’est notre jury de Master 2 qui arrive. L’exposition aura lieu à l’Espace Vanderborght du jeudi 11 au samedi 13 juin. J’y montre mon travail aux côtés des 7 autres ami·es et peintre·sse·s avec qui je termine mes études, cela fait 5 ans que nous nous accompagnons. On a hâte, soyez les bienvenu·es !

Sans titre, 85×68cm, acrylique sur coton, 2025

Un mot pour la fin ?

Oui, merci beaucoup à Louiz ainsi qu’à toute l’équipe de JATT, vous faites un super travail. 

Merci de m’avoir écoutée.

Merci à Eve d’avoir accepté notre invitation, vous pouvez retrouver son travail sur son compte Instagram @eve_vilain

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